On l’associe souvent à quelque chose d’exotique, de spectaculaire, voire d’un peu inquiétant. Pourtant, la transe est un phénomène bien plus ordinaire qu’on ne le croit. Antoine Bioy, qui dirige le tout premier diplôme universitaire consacré aux états de transe à Paris 8, résume ça d’une phrase qui a marqué mon invitée du jour : il n’y a pas de transformation sans transe dans une société.
Pour en parler, j’ai reçu Antonia Hauterville, facilitatrice et formatrice en Inner Dance depuis 2012, harpiste et fondatrice de Berceau Sonore. Cette conversation m’a permis de démêler beaucoup de choses, à commencer par mes propres a priori.
Une histoire née aux Philippines
L’Inner Dance n’est pas né sur les réseaux sociaux, mais aux Philippines, entre 2008 et 2012, sur les îles de Palawan, à la périphérie de l’archipel. Pai Vilarasa, son fondateur, a vécu un éveil personnel qui l’a mené à créer un contexte pour que d’autres puissent rencontrer leur propre puissance intérieure, sans qu’il ait besoin d’intervenir directement dans le processus. C’est un point fondateur de la pratique : le facilitateur ne transmet rien, il tient un espace.
Antonia a rencontré cette pratique en 2012, dans un contexte encore confidentiel, loin des réseaux sociaux et de toute logique marketing.
Ce qui a dérapé en chemin
Avec le temps, d’autres pratiques se sont inspirées de l’Inner Dance, notamment ce qu’on appelle le « Kundalini Activation Process ». Le glissement, selon Antonia, tient en une phrase : certains facilitateurs ont commencé à affirmer qu’ils allaient transmettre de l’énergie vitale ou un éveil de Kundalini à leurs participants. Or la Kundalini, dans sa définition traditionnelle, s’inscrit dans un tout autre cadre. Utiliser ce mot pour vendre une activation express relève, pour elle, d’un choix marketing plus que d’une réalité spirituelle.
Ce changement de posture n’est pas neutre. Passer d’un espace où l’autonomie reste entre les mains du participant à un système où quelqu’un « active » vos ressources intérieures ouvre, selon Antonia, une porte à l’emprise.
Le rôle central du son
Le son est la colonne vertébrale de la pratique d’Antonia. Elle construit ses paysages sonores en s’appuyant sur la structure des cycles du sommeil : une phase d’endormissement et de relaxation, une phase où le système nerveux teste les conditions, une phase profonde souvent négligée par d’autres facilitateurs, puis une phase d’activation qui correspond au sommeil paradoxal, où peuvent apparaître des états d’expansion de conscience.
En complément de cette base sonore, Antonia joue en direct de la harpe, un instrument dont la vibration longue favorise les états modifiés de conscience, ainsi que des bols ou du tambour selon ce qu’elle perçoit dans la salle.
Pourquoi le groupe change tout
On imagine souvent l’Inner Dance comme une expérience très intime, presque plus confortable à vivre seul. Antonia explique l’inverse : le groupe autorise des choses qui restent bloquées en individuel. Quand une personne libère un son ou un mouvement, ça donne aux autres la permission de faire de même. Elle raconte notamment ces moments où plusieurs personnes, la mâchoire serrée, finissent par libérer un cri ou un rire au même instant, porté par la dynamique du groupe.
Reconnaître une dérive
Un point essentiel de la conversation portait sur les signes qui doivent alerter. Antonia cite plusieurs indices : un facilitateur qui recherche le spectaculaire, qui met en scène sa propre posture plutôt que l’expérience des participants, ou qui n’assure aucun suivi après une session intense. Elle insiste aussi sur l’importance de l’intégration : une grosse libération émotionnelle sans espace pour la digérer, c’est souvent le signe qu’on a forcé le système plutôt qu’accompagné un processus.
Une histoire personnelle marquante
Antonia raconte aussi son propre chemin avec la transe. Un premier état vécu après un chagrin d’amour très intense, qui l’a menée jusqu’en Chine. Puis un second épisode, plus bouleversant, lors du décès d’une amie pendant son sommeil, où elle avait ressenti des signaux qu’elle ne comprenait pas encore. C’est aux Philippines, dans des circonstances pleines de synchronicités, qu’elle a rencontré Pai Vilarasa et posé les bases de ce qui allait devenir sa pratique.
Ce que ça peut ouvrir
Pour Antonia, l’Inner Dance n’est pas réservé à ceux qui cherchent des expériences extraordinaires. Elle y voit un chemin d’alignement, qui peut se traduire par plus de confiance, plus de légèreté, ou des changements très concrets dans la vie quotidienne. Son souhait pour la suite : que cette pratique sorte de sa bulle et devienne aussi naturelle que le yoga, tout en gardant le cadre et l’éthique qui la préservent des dérives.





















